Publications
Le BBQ public : ce phénomène australien qui réinvente les parcs
Certaines inventions n'ont l'air de rien, mais elles changent notre façon de vivre dehors. Le barbecue public en fait partie. Une simple plaque en inox, boulonnée à un abri de parc et souvent gratuite. En quelques décennies, elle est devenue un symbole de la vie de quartier en Australie. Ici, au Québec, où l'on attend l'été avec une impatience quasi religieuse et où le BBQ est presque une institution familiale, l'idée mérite qu'on s'y attarde un instant. On y découvre une belle leçon d'aménagement des espaces publics.
Tout commence dans un parc australien
L'histoire du barbecue public moderne est étonnamment précise. Elle démarre en 1965, quand un Australien nommé David « Sandy » Alexander Christie fonde à Carrum Downs, dans l'État de Victoria, une petite entreprise familiale. En 1974, il met au point le premier barbecue électrique communautaire à pièces : une plaque robuste, sécuritaire et facile à entretenir, pensée pour être installée en plein air et utilisée par des inconnus les uns après les autres. L'idée paraît anodine, mais elle règle un vrai problème : comment permettre à tout le monde de cuisiner dehors, sans feu ouvert, sans risque d'incendie et sans matériel à transporter ?
L'entreprise, aujourd'hui à sa troisième génération, revendique le titre d'inventrice du barbecue public australien. Et le résultat est là : partout au pays, ces appareils sont devenus si répandus qu'on les remarque à peine, comme les bancs ou les fontaines. Ils font partie du mobilier urbain au même titre que le reste.
Des chiffres qui donnent le vertige (et faim)
Combien y a-t-il de barbecues publics en Australie ? Personne ne tient un registre national unique, mais quelques repères donnent une idée de l'ampleur du phénomène. La seule ville de Melbourne publie en données ouvertes la localisation de tous ses barbecues municipaux, et le magazine Time Out parle de « centaines » d'appareils gratuits répartis dans les parcs, jardins et plages de la ville. Le gouvernement du Queensland met lui aussi à disposition un jeu de données recensant les parcs équipés, leur type et leur nombre de plaques.
À plus grande échelle, l'application communautaire GrillSeeker, qui répertorie les barbecues en libre accès, en recense plus de 24 000 à travers l'Australie, l'Europe et l'Amérique du Nord. Le chiffre en dit long : ce que l'on croit être une curiosité australienne s'exporte tranquillement ailleurs dans le monde — et rien n'empêche qu'il traverse un jour nos frontières.
Le vrai sujet, c'est le lien humain
Si le barbecue public fascine autant, ce n'est pas pour sa plaque en inox. C'est pour ce qu'il déclenche autour de lui. Une fin de semaine d'été, on y croise une famille qui fête un anniversaire, une gang d'amis venue regarder une partie, des voisins qui ne se connaissaient pas et qui finissent par se passer les pinces à saucisses. Le barbecue devient un prétexte à la rencontre, un point de rassemblement neutre où personne n'est vraiment chez soi et où tout le monde est un peu invité.
Cette dimension sociale est prise très au sérieux là-bas. Des organismes comme Mr Perfect organisent des barbecues communautaires gratuits partout en Australie, précisément pour briser l'isolement et soutenir la santé mentale, en particulier celle des hommes. L'idée est désarmante de simplicité : autour d'une grille, la parole se libère plus facilement qu'en face à face. Le barbecue joue aussi un rôle d'inclusion : gratuit et accessible, il accueille les grandes familles comme les personnes seules, les touristes comme les plus démunis, pour qui il représente parfois le seul moyen de se cuisiner un vrai repas chaud en toute sécurité.
Un objet qui nous reconnecte à la nature
Il y a aussi, dans ce rituel, quelque chose de profondément lié au plein air. Le barbecue public invite à sortir, à s'asseoir dans l'herbe, à passer quelques heures sous les arbres plutôt que devant un écran. Il transforme un simple espace vert en destination : on ne « passe » plus dans le parc, on y va, on s'y installe, on y revient. En donnant une raison concrète de fréquenter les espaces naturels urbains, il renforce discrètement notre attachement à ces lieux — et donc l'envie collective de les préserver et de les entretenir. Un réflexe qui parle particulièrement aux Québécois, qui savent profiter de la belle saison dès que le mercure le permet.
Et le paysagisme dans tout ça ?
C'est là que l'histoire rejoint notre métier. Un barbecue public ne s'installe pas au hasard. Il faut penser l'orientation par rapport au vent et au soleil, prévoir un abri, des tables, un sol facile à nettoyer, un accès pour tous — y compris les personnes à mobilité réduite —, une poubelle et un point d'eau à proximité, sans oublier la sécurité incendie et l'intégration paysagère pour que l'équipement ne dénature pas le lieu. Ce n'est pas un hasard si l'Australian Institute of Landscape Architects s'intéresse à cet objet : le barbecue est un cas d'école de placemaking, cet art de concevoir des espaces qui donnent aux gens l'envie de s'y retrouver.
Au fond, le barbecue public raconte tout ce qui fait un bon aménagement extérieur. Un équipement modeste, bien pensé et bien placé, peut faire d'un terrain vague un lieu de vie. C'est une belle piqûre de rappel, même quand on conçoit un simple jardin privé : ce ne sont pas les éléments les plus spectaculaires qui créent l'attachement à un espace, mais ceux qui donnent, tout bêtement, une bonne raison d'y passer du temps ensemble.
Et si le Québec s'y mettait ?
Reste la vraie question : est-ce transposable chez nous ? À première vue, notre climat semble jouer contre l'idée. Un barbecue public branché huit mois par année sous la neige, ça peut faire sourire. Mais c'est peut-être mal poser le problème. Nos étés, courts mais intenses, sont justement ceux où les parcs débordent, où l'on cherche à tout prix à être dehors, où la moindre plage municipale et le moindre bord de fleuve deviennent des lieux de rassemblement. Un équipement saisonnier, pensé pour être facilement hivernisé ou couvert de novembre à avril, s'inscrirait naturellement dans cette frénésie estivale.
On peut même y voir un prolongement logique de nos habitudes. Le Québec a déjà sa culture du parc, du pique-nique, des fêtes de quartier et des ruelles vertes à Montréal. Ajouter quelques barbecues bien conçus dans un grand parc, sur une place publique ou près d'une piste cyclable très fréquentée, ce ne serait pas importer une mode étrangère, mais offrir un nouveau point d'ancrage à une convivialité qui existe déjà. Pour une municipalité, l'investissement est modeste au regard du lien social qu'il crée. Voilà une idée d'aménagement à surveiller — et, qui sait, à proposer un jour à un conseil municipal en quête d'espaces publics plus vivants.